La stèle des aviateurs américains
Cette stèle, posée non loin du monument aux morts, à quelques mètres du porche de l'église, rappelle un événement tragique survenu durant la Seconde Guerre mondiale dans notre commune, et dans ce périmètre précisément.
Cela se passait le 10 juillet 1943.
Un jour de fête qui tourne au drame
Tout commence comme un jour de fête puisque c'est le jour de la distribution des prix pour les élèves de la classe unique de Mme Gabrielle Caron, institutrice à Saint-Didier-des-Bois. Tout à coup, dans un infernal vrombissement, une vague de 27 bombardiers de type B17 F (forteresses volantes) du 95th Bomb Group approche et survole notre village. Cette flotte avait initialement pour mission le bombardement d'entrepôts du Bourget et de son aéroport, en région parisienne. N'ayant pu opérer à cause des nuages trop bas qui auraient rendu l'opération hasardeuse, elle avait fait demi-tour et rejoignait sa base en Angleterre, suivant la ligne des aéroports secondaires d'Évreux et Rouen.
À l'approche de Saint-Didier-des-Bois, les avions essuient des tirs de DCA dont une batterie est basée à Montaure.
L'attaque
La formation vole à 7 600 m d'altitude avec, à sa tête, le « Slightly Dangerous », nom du B17 immatriculé 230705, lorsqu'elle est attaquée par les chasseurs de la Luftwaffe.
Volant à cette époque sans escorte, les formations de B17, qui possèdent un puissant armement de défense, s'attendent constamment à ce genre d'attaques surprises.
Le copilote Mac Cowen, dans l'avion de tête, voit arriver sept à huit chasseurs Messerschmitt de type ME109 (aussi appelés Bf 109) qui ouvrent le feu sur son appareil.
Celui-ci est touché sur deux de ses moteurs qui prennent feu. Il se trouve immédiatement en difficulté, perd rapidement de l'altitude et de la vitesse. Le crash est inévitable car l'avion est en train de se désintégrer sous les vibrations, puis sous les explosions. Des habitants de La Haye-Malherbe voient des parachutes s'ouvrir, d'autres se mettre en torche. Une pluie de matières incandescentes s'abat sur notre village tandis qu'un énorme morceau de fuselage tombe non loin du monument aux morts. Dans la chute de l'avion, une mitrailleuse de fort calibre se détache de la carlingue et traverse, en tombant, la toiture d'une maison de la rue de la Baronnerie.
Le crash
Des corps atrocement mutilés sont retrouvés çà et là. À l'intérieur de la queue de l'avion, un jeune mitrailleur de dix-huit ans a perdu la vie, comme cinq autres des dix hommes qui composaient l'équipage de ce bombardier. L'un est tombé de l'appareil et s'est écrasé dans le jardin de M. Meslin ; le pilote, quant à lui, est trouvé carbonisé aux commandes du B17, dont une grosse partie est tombée dans le vallon situé derrière la rue de la Baronnerie.
Par miracle, les bombes contenues à l'intérieur de l'appareil n'ont pas explosé. Cet avion qui, comme les autres bombardiers de la mission, se dirigeait vers un objectif, en contenait en effet plusieurs tonnes. Une explosion de la cargaison lors du crash aurait provoqué un véritable carnage.
Les survivants et la solidarité des habitants
Tout Saint-Didier a assisté au drame ; cependant, rares sont ceux qui ont vu des parachutes s'ouvrir lors de la chute de l'appareil. Ces rescapés du drame sont MM. Hardink et Ruska ainsi que deux autres membres de l'équipage.
Le premier sera pris en charge par Adonat Mercier et Fernand Prévost, garagiste à Saint-Didier. Le second, retrouvé au pied d'un pommier en flammes dans le bas du chemin d'Argeronne, le sera par Germaine Diénis et sa sœur Andrée, aidées par Albert Bécherel. Germaine fera disparaître le parachute en le jetant dans les flammes, ce qui incitera les Allemands, qui ne retrouveront que des débris, à penser que son utilisateur est mort brûlé. Les deux autres survivants seront rapidement retrouvés par les soldats allemands, faute d'avoir pu être cachés par la population.
Hardink pourra rejoindre l'Espagne par un réseau de résistance. Paul Ruska, qui était radio dans le bombardier, séjournera dans la maison Diénis mais, dénoncé au bout de six mois, il devra fuir. Il reviendra rapidement à Saint-Didier-des-Bois où il sera caché par Mme Mouchard. Un jeune résistant se chargera alors de le rapatrier vers l'Angleterre. La tentative échouera et Paul Ruska sera arrêté. Accusé d'espionnage, il sera sauvé une seconde fois par Germaine Diénis, qui aura la perspicacité d'aller déterrer les vêtements d'aviateur qu'elle avait cachés, prouvant ainsi l'identité de l'homme arrêté. Cela permettra de donner à Paul Ruska le statut de prisonnier de guerre et lui évitera la déportation et une mort probable.
2ème rang, de gauche à droite : Sgt Paul Ruska (opérateur radio, rescapé), Sgt Leonard Budnick (mitrailleur de tourelle, tué), Sgt Jenning Liller (mitrailleur, rescapé), Sgt Edwin Harmon (mitrailleur de queue, tué), Sgt John Luttrell (mitrailleur, tué), Sgt Donald Harding (mitrailleur de tourelle, rescapé).
1er rang, de gauche à droite : Lt Donald Mc Mullen (navigateur, tué), Lt James Sarchet (pilote, tué), Lt Robert Mc Cowen (co-pilote, rescapé), Lt Arthur Price (bombardier, tué).
Le retour de Paul Ruska en 1973
Paul Ruska est venu à Saint-Didier-des-Bois en mai 1973. Une cérémonie avait été organisée à la mairie par M. André Dupuy, alors maire de la commune. Nombre de gens s'en souviennent : ceux qui avaient été témoins du drame bien sûr, mais aussi les autres, car des choses fortes s'étaient passées ce jour-là, mélange d'émotion partagée, de joie, de respect. Comme l'avait écrit dans son article un journaliste rendant compte à la presse :
Les belles scènes humaines sont comme les œuvres d'art, elles ne se commentent pas, elles se contemplent en silence, presque religieusement. On ne riait pas jeudi soir à Saint-Didier, on souriait, émus…
Ce jour-là, Mme Micheline Laurent avait offert à ce vétéran un couvercle de casserole que son père avait fabriqué en 1943 avec un morceau de carlingue de l'avion abattu. Mme Paulette Branchu, elle, lui avait offert des balles provenant des mitrailleuses du B17.
Une plaque commémorative était déjà fixée au coin de la rue du 11 Novembre, sur le mur d'une propriété, à l'endroit même où était tombé le plus gros morceau du fuselage arrière.
L'inauguration de la stèle en 1998
Pour la troisième fois, Paul Ruska est revenu à Saint-Didier-des-Bois le 9 mai 1998 pour l'inauguration de la stèle, posée à l'initiative de Mme Andrée Dujancourt et sur laquelle sont gravés les noms suivants :
- Lieutenant J. SARCHET
- Lieutenant A. PRICE
- Lieutenant D. Mc MULLEN
- Sergent E. HARMAN
- Sergent J. LUTTRELL
- Sergent E. BUDNIK
Comme le monument aux morts, la stèle est fleurie lors de chaque commémoration du 8 mai et du 11 novembre.
Sur les six victimes de ce drame, deux ont rejoint leur mère patrie, les États-Unis, afin d'y être inhumées. Leurs quatre autres frères d'armes reposent en terre française parmi les 9 387 militaires du cimetière américain de Colleville-sur-Mer.
La dernière visite en 2002
Paul Ruska est venu pour la dernière fois à Saint-Didier-des-Bois le 4 juillet 2002. Une cérémonie du souvenir a réuni autour de la stèle notre hôte américain et son épouse Juliann, Mme Andrée Dujancourt (une des sœurs Diénis), M. François Loncle, notre député, M. Christian Lemaire, conseiller général, M. Émile Lenoble, président départemental de l'Union des anciens combattants, M. Joël Baude, maire de Saint-Didier-des-Bois, et le conseil municipal, ainsi que de nombreux habitants de la commune.
Ce vétéran a aujourd'hui un peu plus de 88 ans et vit à Abilene, Texas.
Article rédigé par Joël Baude, maire de Saint-Didier-des-Bois, sur la base d'articles de journaux et sur la foi des souvenirs fiables et encore très présents d'une habitante de Saint-Didier-des-Bois qui a directement vécu ce tragique événement.